Pingus et Peter Sissek, une vision moderne du vin espagnol et la sauvegarde du patrimoine viticole de la Ribera del Duero



Si vous mettez en équation un homme venu du Nord + une vision du vin pour une valorisation du patrimoine de vieilles vignes en Espagne = vous obtiendrez Peter Sissek, heureux propriétaire du fameux Dominio de Pingus en Ribera del Duero, au nord de l’Espagne.

Né en 1962, Peter a grandi au Danemark, à Copenhague. Le Danemark ne possédait guère de vignes à l’époque de sa jeunesse (mais depuis l’an 2000 l’EU leur a donné l’autorisation de planter 99 ha de vignes, obligatoirement en bio, et le Danemark est alors officiellement entré dans le Club des pays producteurs. En 2011 ils ont tout de même produits 250.000 bouteilles…). Mais il a un oncle, Peter Vinding-Diers, amoureux de vin et qui a apparemment une âme aventurière : il en a fait en Afrique du Sud, en France (à Bordeaux), au Brésil, au Kenya, en Espagne, en Hongrie, et plus récemment en Sicile… Avec un oncle comme celui-ci difficile de résister à la tentation du voyage, et le jeune Peter a succombé à la grappe lorsqu’il a rejoint son oncle à Bordeaux pour faire un stage chez lui, mais la graine a probablement été planté bien plus tôt.

Après différentes activités, le destin le mène dans la Ribera del Duero en 1990, plus précisément à l’Hacienda Monasterio, où il occupe le poste de winemaker. En 1994, son ami Jean Luc Thunevin, qu’il a connu lors de son séjour à Bordeaux, lui propose de monter sa propre Bodega. Ils partent alors à la recherche et trouvent quatre parcelles de vieilles vignes de Tinto Fino : un Tempranillo planté en 1929 avec un excellent clone massale. L’aventure Pingus est lancée et ils présentent le premier millésime 1995 lors des Primeurs à Bordeaux en 1996 : une première pour un vin espagnol. Cette production était toute petite, 13 fûts. Robert Parker est enthousiaste et le vin est vendu entièrement, un joli succès pour une première.

La production étant d’environ 7.000 bouteilles seulement pour 4,7 ha de vignes, Peter cherche à s’agrandir. Le terroir de Pingus étant limité, il achète du raisin chez des vignerons sélectionnés de la région, pour produire un deuxième vin : Flor de Pingus. Mais il se heurte aux aléas climatiques, de promesses non-tenues et une production 1997 trop mauvaise pour être mise sur le marché. Il loue alors en fermage 40ha de vignes non loin de Vega Sicilia, ce qui lui permet de produire Flor de Pingus jusqu’en 2003, date à laquelle le vigneron auquel il loue vend son domaine. Depuis, Peter a ajouté environ 19 ha de vignes réparties sur 16 parcelles en partenariat avec d’autres viticulteurs, avec une moyenne d’âge des vignes de 40 à 60 ans, pour être indépendant. L’équipe de Pingus accompagne le travail des vignerons très régulièrement. La production de Flor de Pingus atteint aujourd’hui environ 70.000 bouteilles.

Pour la petite histoire : les noms de ses vins comportent tous une anecdote autour du nom de Peter ou de ses initiales. Pingus était son surnom étant enfant au Danemark, et PSI comporte ses initiales et est en même temps issu de l’alphabet grec, dont le signe reprend la forme d’un pied de vigne taillé en gobelet (la taille préférée du Tempranillo d’après lui).

Et Peter ne sera pas un vrai danois si la question de l’environnement ne se serait pas posée à un moment donné : dès les débuts en 1994 Peter a appliqué des règles de viticulture stricte à ses parcelles, pour diminuer le rendement, augmenter la qualité des raisins et aider la vieille vigne à donner ce qu’elle à de mieux. Pingus est en biodynamie depuis 2004, Flor de Pingus en conversion. Le domaine travaille avec Pierre Masson, un expert français en la matière. D’ailleurs, dans une année difficile comme 2012, la vieille vigne, avec ses racines très profondes et de plus dynamisée par les techniques d’agriculture bio, a bien mieux résisté à la sécheresse que beaucoup d’autres de la région, travaillées avec les techniques conventionnelles. Heureusement tout de même les nappes phréatiques ont pu se reconstituer lors de pluies exceptionnellement abondantes en avril 2012 (habituellement il y pleut surtout en hiver, le restant de l’année le climat étant plutôt très sec).

La Bodega elle-même est toute petite et vraiment bien cachée. En façade une petite maison comme beaucoup d’autres, perdue dans un petit village. Rien qui indique qui l’occupe et impossible à trouver si on n’est pas invité à s’y rendre. A l’intérieur, les bureaux sont d’une ambiance très dépouillée, murs blancs, parquet. Mais aussi minuscule que le domaine puisse être, ils ont le laboratoire le plus high-tech de l’Espagne, et certainement un d’Europe. Une petite pièce, remplie avec des appareils de pointe qui feront pâlir d’envie n’importe quel chercheur. Ils peuvent tout faire, de l’analyse simple à l’analyse très sophistiquée de la composition aromatique du vin, tout comme la sélection des levures à partir de celles existantes naturellement sur leur vigne. Youlia, jeune et très sympathique œnologue russe polyglotte formée en Europe et travaillant chez Pingus depuis deux ans, à failli pleurer de joie la première fois qu’elle a vu ces équipements. Ce petit laboratoire travaille en partenariat avec l’université de Valence notamment et quelques vignerons de la région sont client chez eux. Il faut bien financer le matériel… (mais les subventions de l’EU ont aussi beaucoup aidé je suppose). Toujours est-il que cela leur confère un énorme avantage par rapport aux autres bodegas : ils peuvent faire les analyses en temps réel et ont un temps de réaction beaucoup plus court, et donc plus efficace, en cas de besoin. Voyant tout ces appareils, je soupçonne Peter d’être un poil perfectionniste, mais également qu’il est très curieux et exigeant, un homme qui ne doit quasiment jamais utiliser le mot « impossible ».

Le chai, tiré à quatre épingles, est d’une taille très très raisonnable, ce qui donne malgré lui une impression de vin de garage après la visite de quelques autres bodegas surdimensionnées du nord de l’Espagne. Ici se fait la vinification de Pingus et Flor de Pingus (je parlerai de PSI dans les notes de dégustation). Comme indiqué plus haut, ils n’utilisent que des levures indigènes. Pour Pingus la fermentation alcoolique se fait en foudres de chêne ouvertes de 2000l, sans aucune thermorégulation, pour Flor de Pingus en cuve inox de 4000l. Pourtant, on nous précise que la température de la fermentation ne dépasse pas les 27°C (!!!), ce qui permet de la ralentir et avoir une fermentation et extraction toute en douceur. Le tout n’est foulé qu’en cas de besoin exceptionnel, afin de ne pas contrarier la matière première (car selon le procédé utilisé cela peut être plus ou moins violant pour le raisin, lequel par nature est susceptible, et oui).

Ensuite le vin est pressé en douceur avec une presse verticale, mais le seul jus de presse utilisé et réintégré est le « cœur ». La tête et la queue, comme en distillation, sont éliminées car comportant des caractéristiques non-désirées. Chaque cuve est pressée séparément et ils ne mélangent pas les jus de presse. Une fois les fermentations et macérations terminées, le tout est descendu à la cave pour vieillir en barrique de chêne français. Tous les vins font la fermentation malolactique sur lie, puis ils sont soutirés et filtrés pour ne laisser que les lies très fines.

Pingus est élevé pendant 25 à 35 mois, selon le millésime, avec une faible proportion de fûts neufs (autour de 25%) et majoritairement en barriques d’un vin. Les raisins ont déjà une très belle matière tannique à la base qui n’a pas besoin d’un apport en plus des tannins du bois, au contraire. Le vin n’est ni collé ni filtré lors de la mise en bouteille.

Flor de Pingus est élevé beaucoup moins longtemps, avec un pourcentage plus élevé en barriques neuves (autour de 50% selon le millésime) et mis en bouteille en juin de l’année suivant la récolte. Le vin est non-filtré mais collé, pour mieux structurer les tannins.

La mise en bouteille se fait directement au domaine, sur une minuscule mais très moderne chaîne d’embouteillage.

Après toute cette avalanche d’informations sur le domaine, voici enfin les notes de dégustation :

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PINGUS 2012 – ce vin est encore en cours d’élevage

Robe grenat très profonde, presque noire, opaque, brillant et à reflets violacés. Le nez est franc mais fermé, fraise des bois et myrtille. La bouche est fraîche mais fermée, les tanins soyeux et de velours, avec tout de même des arômes de cerise noire, myrtille et fraise des bois. Ce vin exhale en fin de bouche et, comme tout Primeur, il est encore loin d’être terminé. Il montre déjà une très belle structure et gourmandise sous son air d’adolescent tout juste sorti de l’enfance. J’ai hâte de voir ce que ce vin va nous raconter une fois mis en bouteille !

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PINGUS 2010 (environ 7.000 bouteilles)

Mis en bouteille juste avant les vendanges 2012, ce vin a une robe grenat intense, au nez de la douceur épicée venant plutôt du bois, fruits noirs, cuir, chocolat noir, un peu fermé. En bouche de la fraîcheur, des tannins soyeux et très fins, des fruits mûrs, notamment du cassis, jus de fraise.

Un vin élégant, d’une maturité bien maîtrisée, équilibré, qui exhale littéralement un potentiel énorme en fin de bouche, comme une fleur qui s’ouvre. De toute beauté, ce vin est à mettre en cave pour quelques années (10 à 15 ans selon Peter) car il va se fondre, s’ouvrir et complexifier avec le temps. Un grand adolescent, qui va vous faire l’effet Sean Connery, beau jeune, mais tout juste magnifique en vieillissant (sorry pour la comparaison un peu midinette, je vous l’accorde…).

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PINGUS 2008

Robe grenat intense, opaque et brillant. Le nez se dévoile timidement, des notes de chocolat, vanille, cuir et une certaine douceur. Frais en bouche, des tannins soyeux et fins, fruits noirs, un vin tellement intense que j’oublie de prendre des notes… Il exhale, charme, et montre une finesse structuré et puissante à la fois, complexe, équilibré.

Un vin coup de cœur, c’est grand ! Quel vin et quel potentiel… A oublier impérativement dans votre cave quelques années (10 à 15 ans selon Peter). Ce vin superbe vous le remercira et vous seriez recompensé avec un moment de dégustation tout juste énorme.

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FLOR DE PINGUS 2012 – ce vin est encore en cours d’élevage

Robe grenat très profonde, presque noire, opaque, brillant et à reflets violacés. Le nez charme tout en rondeur avec des arômes de chocolat, cassis, myrtille, cerise noire, des notes de pin et de cire. En bouche de la fraîcheur, des tannins soyeux et fins, des arômes fidèles au nez et des notes épicées en plus.

Un vin tout en rondeur, équilibré, qui tapisse littéralement les papilles. Encore au début de son adolescence, il a besoin de temps pour s’ouvrir. J’avais gardé mon verre vide de côté exprès pour voir l’évolution : c’est très très prometteur !

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FLOR DE PINGUS 2010

Robe de grenat profond. Au nez des épices, notamment du gingembre, fraise des bois. La bouche est fraîche, les tannins soyeux et fins, des arômes de cerise noire, chocolat noir et cuir, une fin de bouche sur une petite amertume.

Un vin subtil et encore très serré, qui a besoin de plus de temps pour se montrer accessible. A carafer impérativement.

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FLOR DE PINGUS 2009

Robe grenat très profond, opaque et brillant. Le nez montre un bel éventail aromatique, avec des note de cuir, épices, fruits noirs, fruits compotés, cerise noire, chocolat noir et fraise des bois. En bouche de la fraîcheur, des tannins fins et soyeux, fruits noirs de cassis, mûre, cerise noire, myrtille, notes épicées, chocolat noire, une légère amertume très bien intégrée en fin de bouche.

Un vin complexe et aboutit, long, rond, gourmand, puissant avec élégance, très bien structuré. On a envie de l’écouter raconter sa vie toute la soirée !

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Pingus et Flor de Pingus ont une réelle trame commune à travers les millésimes : beaucoup de fraicheur et d’élégance, des tannins tout en finesse, une aromatique franche et en fin de bouche une petite amertume qui créé l’équilibre avec le caractère très rond et charmeur du Tinto Fino.

Mais Pingus ne s’arrête pas là. Ils ont un troisième vin : PSI, qui résulte en quelque sorte d’une activité philanthropique de Peter, celle de la conservation et promotion des Vieilles Vignes. L’aventure de cette cuvée a commencé en 2006. Bien trop de vignerons (en Espagne comme ailleurs), encouragés par les subventions de l’EU pour l’arrachage et surtout intéressés par un travail quantitatif, détruisent ce qui est en fait leur plus précieux patrimoine viticole : les vieilles vignes. Aujourd’hui ils n’en restent plus qu’environ 6.000 ha sur les 220.000 ha de la Ribera del Duero. Peter a donc créé une sorte de partenariat avec les vignerons propriétaires de vieilles vignes dans la région, afin d’en élaborer ce vin. Le but : leur montrer la valeur viticole de leurs plants et encourager la jeune génération de protéger, garder et développer ce patrimoine. Son équipe travaille en étroite collaboration avec les vignerons auxquels il achète le vin fini pour assemblage de la cuvée. PSI a une structure et aromatique différente de Pingus et Flor de Pingus, ce qui n’est point étonnant vu le contexte.

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PSI 2007 (environ 60.000 bouteilles)

Robe grenat profond, le nez donne des notes fumées, de cuir, épices, herbes aromatiques comme le laurier, un soupçon de poivron vert. En bouche de la fraîcheur, des tannins de velours et fins, myrtille, cassis, menthe, cerise noire, fraise des bois, épices et cuir, avec une fin de bouche qui se termine sur une légère amertume bien intégrée.

Un vin intense et équilibré qui exhale et montre une belle complexité très accessible, à apprécier dès maintenant.

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PSI 2010 (environ 200.000 bouteilles)

Robe grenat intense, le nez dévoile les notes fumées, cuir et plutôt fruits rouges, fraise des bois. En bouche ce vin perle sur la langue légèrement, frais, les tannins sont très fins. L’aromatique fruité tourne plutôt autour de fruits rouges.

Un vin qui a une belle matière, mais qui n’est pas encore au point, trop carré pour le moment. Il a d’ailleurs été décidé que le temps d’élevage de cette cuvée sera rallongé.

Ceci dit, j’ai pu le goûter lors d’une autre occasion, et le vin montrait une belle gourmandise charmeuse et très accessible. Une preuve de plus que d’une bouteille à l’autre la différence peut parfois être énorme, selon si elle a voyagé ou dormi bien tranquille dans une cave à la bonne température avant ouverture… Ah, la fameuse subjectivité de la dégustation !

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Et la cerise sur le gâteau en avant-première :

CHÂTEAU ROCHEYRON 2010 (environ 9.000 bouteilles)

C’est le nouveau projet en viticulture biologique de Silvio Denz et Peter, qui revient sur ses premiers amours : Bordeaux, plus précisément Saint Emilion. C’est le premier millésime. Pour le moment ils travaillent avec Michel Rolland, qui a déjà conseillé ce domaine auparavant et qui le connaît bien. Le vin a été vinifié en cuve en chêne, puis élevé en barrique dont 40% de barriques neuves, ensuite mis en bouteille en août 2012.

Robe grenat, le nez offre des arômes de cuir, cigare, cire, pruneaux au vin. La bouche est fraîche, des tannins de velours et fins, rond, les arômes fidèles au nez. Un vin qui exhale en bouche, mais en fermeture.

Bien fait, mais qui a impérativement besoin d’être carafé au moins une heure, peut-être même plus. Un vin plutôt à mettre à la cave et à oublier encore une année ou deux, afin de lui laisser le temps de se fondre et de s’épanouir pleinement.

Pour en savoir plus : http://www.chateau-rocheyron.com

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Conclusion : Les vins de Peter sont incontestablement très beaux et ont bel et bien une âme : celle de l’explorateur. Alors si un jour vous avez l’occasion d’en goûter, ne la ratez surtout pas ! C’est une belle découverte et un domaine à suivre, voire surtout une personne à suivre qui est certainement encore loin d’avoir dit son dernier mot, et que je vois bien parti pour marcher dans les pas de son oncle avec des projets très pointus aux quatre coins du monde.

Mot de la fin : il paraît qu’une discussion animée existe au sujet de ces vins, qui ont un côté très technique, mais il me semble que le plus important est que le vin plaise au consommateur final. Seul hic : si on compare les prix des deux Bodegas phares de la Ribera del Duero, Vega Sicilia et Pingus, il faut admettre que le premier a une vraie politique de maîtrise des prix de vente et dont le vin reste très accessible, pendant que Dominio de Pingus surfe sur la notoriété et leur vin se vend à des tarifs bien peu abordables, voir spéculatifs (selon le millésime entre 800€ et plus, voire beaucoup plus…). C’est fort dommage et l’unique bémol dans cette appréciation.

J’aurais aimé vous indiquer le site web de Pingus, mais je suis tombé sur une page sans intérêt, mystère pour une Bodega d’un tel calibre (mais peut-être fait exprès ? Le mystère, ça se cultive comme la vigne après tout). Si vous cherchez leurs vins, vous pourriez les trouver sur http://www.vinsdumonde.com/fr/prod/pingus-prod-154.php#/ficheProducteur&undefined&154 et chez les bons cavistes.

Skoll :)

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4 commentaires

  1. Superbe article Birte, j’enrage vraiment de ne pas avoir été présente à la dégustation avec Peter Sisseck ! Tu as l’air d’avoir été sensible à son charme, d’ailleurs… ! ;-))

  2. C’est Ribera del Duero, non Ribeira!!

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