Vins de la vallée du Rhône #2 : Châteauneuf-du-Pape sous le soleil



J’émerge après une nuit de sommeil profonde et plutôt trop courte. Le soleil continue à sourire dans le ciel et les arbres et fleurs se drapent dans leurs plus beaux atours. RV à 9 heures avec Michel à Châteauneuf-du-Pape pour la suite des dégustations.

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Ce matin visite de deux domaines : Domaine du Vieux Télégraphe et le Château La Nerthe, tous deux historiques de l’appellation avec une réputation d’excellence et d’un travail de belle régularité, signature des domaines qui connaissent leurs vignobles sur le bout des doigts et ont l’expérience pour prendre les bonnes décisions pour assurer une qualité constante, même dans les millésimes difficiles. L’après-midi sera à nouveau consacré aux dégustations à la Fédération des Syndicats des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape, avec la suite du travail d’analyse et de retranscription des millésimes 2011 et 2012.

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Au Vieux Télégraphe, domaine familiale depuis plusieurs générations, Daniel Brunier nous reçoit en personne.

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D’abord la visite du vignoble, situé sur et autour du lieu-dit La Crau du côté de Bédarrides, en haut de la croupe de la colline de Châteauneuf, avec une très belle vue sur les environs et le Mont Ventoux. 70 hectares de vignes s’élancent sur un terroir incroyable : de gros galets roulés, de couleur ocré-roux, forment le sol principal, et pas qu’en surface. Comment la vigne peut-elle pousser dans un tel endroit ? Qui était l’homme assez fou pour avoir eu l’idée d’y implanter la vigne en premier ?? Mystère. Il faut s’imaginer un sol constitué essentiellement et en profondeur de très gros cailloux ronds, et selon l’endroit d’un peu de sable et/ou d’argile, histoire de combler les interstices. Maintenant, imaginez de le planter, rien que de former un trou parmi les gros galets et d’y mettre un plant bébé aux racines fragiles qui doit faire le poids contre les cailloux bien plus gros que lui, de labourer ce vignoble par la suite avec un matériel viticole qui s’use à la vitesse grand V à force de heurter la pierre, de marcher pendant des heures sur ce terroir accidenté, de vendanger. Daniel nous précise que tous les ans il embauche environ 15% de vendangeurs en plus, pour pallier aux pertes de ceux qui se découragent dès le premier jour…

Travailler ce genre de vignoble demande de l’endurance et du courage. Deux qualités apparemment héréditaires dans la famille Brunier, qui s’y attelle depuis 1898. Le vignoble est très bien tenu, la vigne tirée à quatre épingles. Mais ces sols n’ont pas que des inconvénients : les galets accumulent la chaleur en journée et la restituent lentement pendant la nuit. Ceci favorise la maturation des baies et permet d’obtenir une meilleure maturité, même dans les années moins propices. Et par conséquence une certaine régularité de qualité d’un millésime à l’autre.

Une autre particularité non-négligeable : tous leurs vins rouges sont élevés en demi-muid et non pas en barrique, ce qui permets d’avoir les avantages du bois avec une micro-oxygénation, sans les inconvénients d’un goût trop boisé. Les soins apportés depuis la vigne jusqu’au nectar en bouteille confèrent aux vins de ce domaine un remarquable pouvoir de vieillissement. Et le moins que l’on puisse dire, est que tous les vins dégustés, y compris ceux des autres domaines de la famille Brunier, sont vraiment bien faits et tiennent leur promesse.

Mes favoris ?

Le Vieux Télégraphe 2011 rouge, précis et élégant, avec des tanins bien construits et une aromatique complexe à la fois fruitée et épicée. Encore dans sa prime jeunesse, il est préférable de l’attendre pour le laisser s’exprimer entièrement (garde longue)

Le Vieux Télégraphe 2011 blanc, solaire et floral, tout en rondeur, dont l’aromatique fruitée se complète avec une pointe de miel et une belle fraîcheur. Lui aussi est encore dans sa prime jeunesse, il faut savoir l’attendre (garde longue)

Mégaphone 2012 rouge, gourmand et accessible, qui fera le bonheur tout en finesse sur votre table dès cet été (à apprécier des à présent)

Les Pallières  2012 rouge, solide et fin à la fois, avec une aromatique de fruits noirs soulignée par une touche de menthol qui lui confère une jolie fraîcheur. À boire ou à garder, selon vos envies (garde moyenne)

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Piedlong 2011 rouge, parfumé et élégant, dont les tanins de velours soulignent une texture toute en légèreté et bien construite. Il va grandir encore un peu, mais vous pouvez aussi l’apprécier des à présent (garde moyenne)

Conclusion : de beaux vins élégants et précis, d’une structure à la fois solide et discrète. Des vins classiques, mais d’un classique classieux !

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La suite au Château La Nerthe, domaine historique de 86 hectares aujourd’hui, dont l’origine remonte au 12eme siècle. Rien que les caves datant du 16eme siècle témoignent d’un riche passé viticole.

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Il y a même encore quelques anciennes cuves, à l’époque creusées directement dans la roche. Impressionnantes ! Même pendant la Révolution Française ce domaine n’a jamais cessé son activité, c’est tout vous dire. Le Directeur et Œnologue du domaine, Christian Voeux, nous fait faire le tour de la propriété, aujourd’hui aux mains de la famille Richard (les fameux cafés, mais la famille est aussi très impliquée dans le vin). Certaines de leurs vignes sont voisines avec celles du Vieux Télégraphe, d’autres plus proches du domaine, dont les parcelles historiques. Leur vignoble se concentre essentiellement autour du château et ici le terroir présente plus ou moins le même challenge et les mêmes qualités qu’au Vieux Télégraphe, à ceci prêt que la conduite de la vigne est un peu différente. À chacun son caractère bien à lui ! L’autre particularité du domaine : 15% de leur production est consacrée au vin blanc, contrairement au restant de l’appellation qui en produit plutôt 5% en moyenne. Ils sont en bio depuis 1998 et attachent beaucoup d’importance au maintient du patrimoine. Le château est actuellement en restauration et restructuration partielle de la partie accueil, mais va rouvrir fin avril.

Ici aussi, tous les vins dégustés montrent une belle constance de qualité. Parmi tout ceux dégustés, voici mes préférés :

La Nerthe 2012 blanc « Clos de Beauvenir » (issu des vignes plantés dans le Clos juste devant le château), parfumé et complexe, dont l’ampleur et la rondeur sont prometteurs, avec une minéralité affirmée et un boisé bien intégré. Ce vin aura besoin encore d’un peu de temps pour montrer toute sa palette d’expression (garde longue)

La Nerthe 2011 rouge, dense et élégant, avec des tanins de velours et un beau fruité aux notes épicés. Pour le moment lui aussi est un peu jeune et vous ravira bien davantage d’ici quelques années (garde longue)

La Nerthe 2012 rouge « Les Cadettes », soyeux et suave, gourmand et charmeur, le plus accessible des trois et définitivement fait pour vous régaler des à présent (garde moyenne)

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Conclusion : ici aussi de beaux vins, peut-être un peu plus « lisses » que ceux du Vieux Télégraphe, mais assurément une adresse incontournable pour les amoureux de l’appellation. Pour avoir visité leur caveau déjà l’année dernière, je rajoute que ce qui est intéressant chez eux est qu’ils vendent aussi des millésimes plus vieux, donc plus accessibles et prêts à boire car déjà vieillis (dans les meilleures conditions !).

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Après un déjeuner simple et sympathique sur place, nous retournons à la Fédération des Syndicats des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape pour la suite des dégustations des millésimes 2011 et 2012. Après 116 vins dégustés, ressort de nouveau comme grand gagnant le Mas Saint Louis. Mais le Domaine de Beaurenard, tout comme le Domaine Albin Jacumin, Domaine L’Or de Line, Château de Vaudieu, Maison Bouachon, Château Gigognan, Château de la Gardine, Domaine de la Charbonnière et Château Maucoil montrent que ces deux millésimes ont beaucoup de potentiel, parmi tant d’autres vins prometteurs. Tout comme hier, Michel dicte un tempo de dégustation soutenu, je m’accroche à mon stylo qui chauffe et le taille-crayon qui peine à suivre. Décidément, comprendre et décrire dans un temps record des vins jeunes est aussi délicat que de prévoir le futur métier de votre jeune ado en pleine crise existentielle : alors que vous êtes sûr d’avoir posé les bonnes bases et de lui avoir donné toutes les clés nécessaires, vous ne savez pas quelles portes il ouvrira avec. Je range mon carnet et mon stylo et ai l’impression d’être comme un de ces ados en bouteille : pleine de doutes, mais heureuse de vivre et certaine qu’il y a une montagne de belles choses à apprendre, qui vont laisser place par la suite à de magnifiques histoires à raconter.

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Il est décidé à la dernière minute de visiter ce fameux Mas Saint Louis. En route pour la cave, pas loin de la Fédération, puis le vignoble. Nous sommes reçus par la propriétaire, Madame Geniest, petite dame âgée toute timide, et son équipe. Ce domaine familial, d’une trentaine d’hectares presque d’un seul tenant sur les lieu-dit La Lionne et Crousroute, existe depuis 1890. Avant cette date, la famille Geniest était surtout connue comme tonneliers-cordiers.

Et maintenant, tout ceux qui ne jurent que bio et nature et qui croient que la qualité ne dépend que de cela, vous êtes priés de vous assoir. Moi, je n’avais pas de chaise, j’ai donc titubé un peu à travers le vignoble avant de réaliser que la leçon numéro trois est : dans le vin, aucune règle absolue n’existe. S’en inventer revient à créer des mythes et des idées reçues, qui ont parfois la vie drôlement dure. Le Mas Saint Louis est la preuve vivante que oui, même en désherbant totalement (zéro brin d’herbe en vue, le désert), il est totalement possible de créer de petits chef-d‘œuvres en bouteille. Leur vigne est tiré à quatre épingles, ils ont un système de goutte à goutte (oui, c’est autorisé…) pour pallier éventuellement à la sécheresse de leur vignoble installé en plaine en périphérie de l’appellation, et ils vinifient tout en parcellaire. Une fois que les fermentations sont terminées, ils goûtent toutes les cuves et décident selon le profil aromatique de chacune s’ils vont l’élever en barrique, en demi-muid ou en cuve. Leur œnologue, Monsieur Serge Mouriesse, est du genre silencieux. Pendant toute la visite il ne parle que très peu, mais il fait un travail remarquable. Vivement que ce domaine soit évalué à sa juste valeur, mais j’espère également que leur tarifs resteront accessibles et que le succès éventuels ne changera rien à leur simplicité charmante.

Ils nous débouchent un Mas Saint Louis rouge de 1967. Délicat, il déploie sur le palais une aromatique vivante et fine, plutôt de fruits confits, confiture à l’orange, d’orange sanguine et de pâte de fruit à la fraise, les tanins soyeux soulignent cette beauté évanescente dont la texture légère fait un pied de nez à son âge avancé.

Conclusion : ce sont aussi des vins de grande garde. What else ?

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La journée se termine de nouveau avec un dîner, cette fois au Château Fines Roches, drôle de bâtisse aux allures un peu orientales, perchée en haut d’une colline juste en face du Château La Nerthe. En compagnie de quelques vignerons du coin la soirée est animée. À côté de moi une jeune demoiselle, vigneronne du Domaine du Banneret, un minuscule domaine excellent dont je vous parlerai dans mon prochain et dernier article sur l’appellation.

D’ici là : Cheers et profitez de ce temps magnifique de début mars pour déboucher une belle bouteille de Châteauneuf-du-Pape et de la partager avec vos amis ! Alléluia ;P

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