Vins de Bordeaux #2 : Saint Emilion sous les pavés et une touche de Pomerol



Après deux jours de dégustations intenses, c’est avec regret que la fraicheur matinale m’empêche de prendre le petit déjeuner en terrasse, au soleil. Histoire de contempler la vigne qui bourgeonne joyeusement et donne naissance au nouveau millésime à venir, je me promène un peu autour du Château Valandraud, mon domicile pendant 4 jours grâce à la gentillesse de Monsieur et Madame Thunevin.

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Puis voir où leur histoire à commencé : sur un vignoble en pente douce, organisé en amphithéâtre autour d’un petit lac lequel, j’en suis quasi certaine, doit se transformer en grenouillère en été. C’est paisible et donne envie de s’allonger dans l’herbe parmi la vigne, les pieds en éventail. Mais les dégustations continuent et je file vers Saint Emilion sous le soleil matinal, mon fidèle carnet de note sous le bras.

Petit changement par rapport à mon premier article : plus de notes finalement, trop subjectives. Je préfère décrire le vin, espérant être suffisamment claire pour vous permettre d’en déduire si oui ou non cela vous donne envie d’y goûter. Sachant que je ne parle que de ceux qui me plaisent. Les autres tombent automatiquement sous la loi du silence. Déçu(e)s ?? Mais non, la dégustation est tellement une histoire de goût qu’émettre des notes me paraît tout de même hasardeux. Et puis, si je n’ai pas aimé, cela ne veut pas dire que vous ne pourriez pas aimer.

Hier, après une journée de dégustations à l’aveugle qui nous a réservé de belles surprises, nos pas nous ont menés de la Maison du Vin de Saint Emilion au Château Tertre Roteboeuf, où j’ai pris une claque de dégustation. C’était tellement beau que j’avais pour la première fois de ma vie envie de jeter mes clés de voiture dans un lac pour avoir une bonne excuse pour y rester. Bon, je suis une fille raisonnable et ai donc repris la route. Mais depuis je rêve d’en avoir au moins une bouteille dans ma minuscule cave. Et d’y retourner.

Pourquoi cet enthousiasme ? Tout d’abord parce que François Mitjaville et sa femme, vignerons et propriétaires de ce tout petit domaine de presque 6 hectares, forment un couple délicieux et cultivé. Ensuite, parce que dès qu’on rentre chez eux, on comprend qu’ils aiment le voyage, celui à travers la vie, les livres, l’imagination et le vin. Qu’ils aiment non seulement écouter les histoires, mais aussi les construire et les raconter à travers les millésimes. Tout simplement. Ici pas de chai clinquant ni de référence quelconque au classement. Juste de quoi (se) cultiver, élaborer et mettre en bouteille leurs cuvées. Quel bonheur.

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Dans la vigne, ça donne un mode de culture original pour l’appellation, en guyot proche du sol, le plus souvent en guyot double et plutôt taillé en cordon pour augmenter les réserves naturelles de la vigne en nutriments : un détail non négligeable lors des mauvaises années il me semble. Puis la vigne elle-même grandit plus naturellement dans un sens ordonné. Elle n’est pas forcée par une taille en côt de changer de direction de pousse tous les ans, donnant à la longue de drôles de ceps tout de travers.

Dans le chais cela donne un élevage long, au rythme du millésime et non pas des considérations commerciales. François aime observer, écouter, lire les pages écrites par la nature, puis les déchiffrer et les retranscrire. Le résultat est un vin qui se raconte dans le verre, vrai, profond et authentique, qui se drape d’une texture de cachemire tellement exquise qu’on y perçoit les arabesques du tissage, l’aromatique complexe se dévoile au fur et à mesure comme on découpe les pages épaisses d’un livre pour découvrir les secrets qu’il recèle. Pour moi c’est du jamais goûté, c’est carrément une conversation. Robert Parker peut ranger son classement à 100, devenu obsolète d’une seule goutte. Ici c’est du 120 points, au moins… Comment ça, j’exagère. Peut-être, mais l’émotion est bien réelle et m’a prise au tripes, sans crier gare. Donc, depuis je rêve et je ne m’en suis toujours pas remise !

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Aujourd’hui nous avons commencé la journée par le Clos Fourtet, autre adresse incontournable de Saint Emilion et ancienne place fortifiée, le Camp Fourtet, destinée à l’époque à protéger la ville. Mais le temps presse et nous ne pouvons déguster que les millésimes 2011 et 2012, très beaux d’ailleurs (même si mon cœur est définitivement resté au fond d’un verre à Tertre Roteboeuf). Ce beau domaine historique, aujourd’hui propriété de la famille Cuvelier, a récemment grandi en taille on ajoutant à ses 20 hectares déjà existants 21 hectares de vignes en plus, provenant de trois autres domaines : Château les Grandes Murailles, le Clos Saint Martin et Château Côte de Baleau. Et hop, je double la mise et on passe de 20 à 41 hectares. C’est Tony Ballu, le très sympathique Directeur Technique du domaine, qui doit être content. Mais voyons les vins plutôt :

Clos Fourtet 2012 – 1er Grand Cru Classé

Rouge – 86% Merlot / 10% Cabernet Sauvignon / 4%  Cabernet Franc – Alc. 14% by vol. – environ 80 €

Ce vin est encore en cours d’élevage, mais le toucher en bouche est frais, souple et moelleux, avec une structure généreuse qui me fait spontanément penser aux sculptures de Botero, tout en rondeur, avec des tannins tout en finesse, un peu serrés. Les arômes de fruits noirs qui fondent dans la bouche posent ce vin solidement dans l’espace, mais sans en faire trop. C’est presque surprenant et se goûtera très bien pendant de longues années. Un vin beau de garde.

À carafer

Température de service 15 – 16°C

Clos Fourtet 2011 – 1er Grand Cru Classé

Rouge – 89% Merlot / 7% Cabernet Sauvignon / 4% Cabernet Franc – Alc. 13,5% by vol. – environ 78€

D’office ce vin est frais, floral et souple, avec une aromatique bien en place qui exhale, légèrement épicée. Sa structure est bien plus serrée que le 2012. Il se pose de façon presque nonchalante, sans pour autant perdre sa tension, avec une texture des tannins toujours en finesse qui porte le vin. C’est chaleureux et bien construit, avec un équilibre à la fois dense et ample. Assurément un vin de garde. J’ai hâte de le goûter à nouveau d’ici quelques années, car il aurait pris de la bouteille dans le bon sens du terme pour passer du stade de bellâtre à la complexité de la sagesse.

À carafer

Température de service 15 – 16°C

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À peine nos verres posés, la suite nous attend au Château Barde-Haut. C’est un bel écrin de 17 hectares, acquis en 2000 par Sylviane Garcin-Cathiard. Organisé en amphithéâtre, il n’y a que 12 hectares qui sont cultivés en vigne pour le moment. Leur chai flambant neuf est construit selon des règles très strictes de respect environnemental (HQE pour ceux à qui cela parle) et est vraiment très réussi. De loin on dirait un décor de western, et à l’intérieur c’est tout transparent et aux dimensions humaines. Hélène Garcin-Levêque partage sa passion avec nous et je trouve que leurs vins sont aussi bien en bouche qu’il font du bien au portefeuille parfois malmené dans ces appellations phares. J’apprécie beaucoup cette démarche évidente de recherche de qualité sans prendre la grosse tête.

Château Barde Haut 2011 – Grand Cru Classé

Rouge – 90% Merlot / 10% Cabernet Franc– Alc. 14% by vol– environ 30€

Le toucher en bouche est souple, frais et un peu épicé. Le fruit pointe le bout de son nez et évolue vite vers des notes un peu plus cuites, les tannins fins ont de la mâche et le vin se prolonge en bouche sur une texture équilibrée et bien construite. La fin donne beaucoup de plaisir et s’efface sur les arômes fruités et de poivre blanc. Très joli et entre nous un superbe rapport qualité/prix !

À carafer

Température de service 15 – 16°C

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La suite des dégustations nous mène au Château Pavie Macquin, un autre incontournable de l’appellation. Nicolas Thienpont et David Suire nous reçoivent et nous achèvent avant même le déjeuner avec une dégustation de quasi tous les châteaux dans leur portefeuille : Château Beauséjour, Château Larcis Ducasse, Château Trimoulet, Château Berliquet, Château Puygueraud, Château Pavie Macquin bien entendu et quelques autres. Une belle brochette de propriétés… Je ne vais pas tous leur tirer le portrait, mais ce qui est remarquable est qu’il y a une belle continuité de qualité, tout en respectant le caractère de chacun. Chapeau.

Château Beauséjour 2011 – 1er Grand Cru Classé

Rouge – 80% Merlot / 20% Cabernet Franc – Alc. 14,5% by vol – environ 75€

Dès la première gorgée c’est floral, frais et tendu, avec des notes minérales presque salines. L’aromatique s’ouvre en bouche comme une fleur, et sa structure aérienne et solide à la fois crée un équilibre harmonieux. C’est vraiment très bien construit. La fin de bouche serrée et intense sur les fruits rouges et noirs se termine sur une pointe de poivre blanc très agréable. Superbe.

À carafer

Température de service 15 – 16°C

 

Château Larcis Ducasse 2011 – 1er Grand Cru Classé

Rouge – 85% Merlot / 15% Cabernet Franc– Alc. 14,5% by vol – environ 50€

Le premier toucher en bouche est serré et solide, puis la fraîcheur pointe le bout de son nez, et avec elle vient une belle aromatique complexe qui amène la violette, les herbes aromatiques comme le romarin et la sauge. Les fruits rouges et noirs sont au rendez-vous. C’est un vin qui exhale tout en retenu et délicatesse. Seul point à soulever : comme beaucoup d’autres 2011, il ne se montre pour le moment pas au top de sa forme et sa structure peut paraître un peu chamboulée. Il est donc assurément à mettre en cave pour quelque temps afin de lui permettre de mieux se retrouver. Cependant, cela reste un grand vin de toute beauté qui vaut largement son prix !

À carafer

Température de service 15 – 16°C

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Après un déjeuner sympathique pendant lequel je me suis prise un coup sur la tête par Monsieur Thienpont himself, notre chemin nous mène à Troplong Mondot. Pendant le trajet je continue ma liste des leçons apprises. Leçon numéro 4 : faut pas (trop) soulever les sujets qui fâchent, même sans faire exprès. Puis leçon numéro 5 : si on ne connaît pas le sujet à fond, mieux vaut se taire et afficher son plus joli sourire, histoire de changer discrètement de conversation, quitte à revenir dessus une fois qu’on a appris ce qu’il faut.

Château Troplong Mondot, propriété de 33 hectares située en hauteur, jouit d’une très belle vue sur Saint Emilion et les environs. C’est un endroit de rêve, avec un beau Château, des chambres d’hôtes, un très joli restaurant et peut-être la plus belle terrasse de la région. Mais le décès récent de Christine Valette-Pariente le rend plus silencieux que d’habitude. La visite se fait donc avec une certaine tristesse, et même si je n’ai pas connu Christine, il y a des choses qui se communiquent même sans les évoquer. Je me fais donc toute petite, tout en me jurant d’y retourner, rien que pour prendre un verre sur leur terrasse et embrasser l’horizon du regard un soir d’été. Michel discute longtemps avec Xavier, le mari de Christine, et je fais semblant de ne rien entendre en jouant avec leur adorable Jack Russel.

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Château Troplong Mondot 2012 – 1er Grand Cru Classé

Rouge – 90% Merlot / 8% Cabernet Sauvignon / 2% Cabernet Franc – il sera mis en bouteille au mois de juillet

Ça commence en douceur, soyeux et parfumé. Les tannins denses et serrés construisent avec l’aromatique un beau milieu de bouche, tempéré et équilibré, et le tout se termine sur une finale plutôt épicée et florale. C’est élégant et très bien fait, un vin puissant et apaisé en quelque sorte. Tout juste assemblé, c’est encore un bébé et il va falloir lui laisser le temps de grandir en bouteille.

À carafer

Température de service 15 – 16°C

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La journée s’achève et nous nous baladons dans les environs, notamment à Pomerol. Et comme le hasard fait bien les choses, on s’arrête au Château Bourgneuf, tout petit domaine de 9 hectares de vignes d’un seul tenant, situées juste à côté de la maison. Madame est là et nous reçoit spontanément pour nous faire goûter ses vins. Dominique Vayron, une très belle Lady (elle a naturellement ce je ne sais quoi de distingué), artiste et vigneronne, dresse la table dans leur toute petite salle de dégustation attenante à la maison familiale. J’adore les imprévus et la spontanéité de ce genre de visite. Et dans ce domaine cela s’est fait en toute simplicité. Merci encore !

Château Bourgneuf 2011 – Pomerol

Rouge – 90% Merlot / 10% Cabernet Franc– Alc. 13,5% by vol – environ 37€

D’abord en fraîcheur et finesse, le vin montre vite un côté gourmand et charnu. Les tannins tout en velours restent en retrait, c’est souple, régulier, puissant mais élégant. L’aromatique en finesse est pour le moment plutôt en repli (et oui, c’est un 2011), mais c’est un vin avec un beau potentiel qui mérite largement sa place parmi vos autres bouteilles.

À carafer

Température de service 15 – 16°C

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Après toutes ces dégustations et impressions, mon rêve est de me poser sur une terrasse de café au soleil, un verre d’eau et un café devant moi. Et bien, rien du tout. La suite du programme : Dîner au Château Tour Saint-Christophe, propriété de Peter Kwok, avec le Vice-Ministre de l’Education en Chine et Président de l’Unesco, Monsieur Hoa Ping. Seul hic, à force de déguster de belles choses mes tailleurs sont devenus trop petits. Je snobe la balance et regarde mon jean avec circonspection, me disant que tant pis, je me cacherais parmi les mondains du coin pour disparaître discrètement dans la foule et enfile quand même une belle chemise longue et des talons (mais pas trop hautes, sinon déjà grande je vais tous les dépasser. Et dans ce cas on oublie la discrétion…). Une fois arrivée, je constate soulagée qu’il y a d’autres originaux comme moi. La verticale, l’apéro au champagne, les longs discours et le menu à 5 plats font qu’à la fin de la soirée, autour de minuit, j’apprécie tout particulièrement le calme de ma jolie chambre au Château Valandraud. Ahhh, la position horizontale n’a l’air de rien comme ça, mais je vous assure que ça peut être exquis !

Cheers ;)

 

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