Lilian Bérillon, l’orfèvre du vignoble et de la biodiversité



Il y a des métiers essentiels, dont jamais personne ne parle, mais sans lesquels le vignoble n’existerait tout simplement pas. Ce beau liquide pourpre qui est peut-être en train de charmer votre nez et vos papilles pendant que vous lisez cet article, crée un lien sensoriel entre vous et sa terre de naissance.

Et voilà, nous y sommes : la naissance. D’où vient ce pied noueux qui s’est hissé à travers les siècles vers la gloire qu’on lui connaît aujourd’hui ? On l’a domestiqué, déplacé, arraché, replanté. Il a franchi des frontières, s’est adapté aux climats et paysages changeants du monde. Bien des vignobles sont nés et se sont éteints depuis, mais il y a toujours eu un lien : l’homme qui élève, plante et cultive.

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De part les temps modernes, donner naissance et élever des pieds de vigne est devenu un métier à part entière. Effectivement, la quasi disparition du vignoble mondial il y a à peine plus de 100 ans, causée par un minuscule puceron, le dénommé phylloxéra, roi de l’adaptation et dont on n’est toujours pas venu à bout, a accéléré l’industrialisation de la filière des plants de vigne. Il fallait replanter des surfaces importantes avec un matériel végétal résistant, sain et en bon état. L’avancée rapide de la recherche et des technologies durant le 20ème siècle a vite dépassé le vigneron. Il a alors délaissé cette tâche, de plus en plus scientifique et réglementée, pour la confier à celui dont le métier est la reproduction végétale depuis toujours : le pépiniériste.

Aujourd’hui, peu de vignerons continuent à reproduire leur propre matériel végétal. Certains grands domaines le font encore, mais la plupart ont oublié ce savoir-faire qui faisait jadis partie intégrante de leur métier. Peu s’en formalisent, faisant entièrement confiance à une filière qui est, pourtant, en train de suivre la même voie que toutes celles qui s’industrialisent : la production de masse à moindre coût et de l’uniformisation. Qui s’accompagne d’une utilisation massive d’herbicides et de pesticides dans les pépinières. Une utilisation qui  se prolonge par suite logique dans le vignoble (pourquoi changer une équipe qui gagne, hein ?)…

De plus, la sélection massale de la vigne (longue et minutieuse et qui requiert une bonne connaissance du vignoble) est délaissée au profit du clonage, devenant alors systématique pour reproduire à l’identique un grand nombre de petits pieds. La plupart des vignobles de moins de 40 ans que vous voyez en sont peuplés avec. Une armée de ceps qui ont tous exactement les mêmes caractéristiques. Des jumeaux en tout point de vue, à l’ADN identique. Ayant les mêmes forces. Et les mêmes faiblesses. Avec tous les risques que cela comporte. Si un pied de vigne tombe malade, les autres suivront facilement. S’il y en a un qui fatigue, il y a fort a parier que les autres ne seront guère plus en forme. Toutefois, ils ont l’avantage d’avoir un profil de production « uniformisé » (si on peut appeler cela un avantage…) et de coûter moins cher à l’achat. Pour les vignerons ne cherchant pas à produire un grand vin, mais juste de produire du vin tout court, cette démarche a un certain sens. Pour les autres, c’est bien moins évident.

Cela dit, j’entends de plus en plus de vignerons se plaindre que leur jeune vigne fatigue, après 25/30 ans à peine. Un phénomène qui ne s’observe pourtant pas dans les parcelles les plus anciennes qui ne comportent pas de clones, mais une grande variété végétale, avec parfois des vignes de plus de 50 ans. Ces « vieilles vignes » produisent certes moins, mais si elles sont bien entretenues elles sont loin d’avoir dit leur dernier mot, même à un âge plus que centenaire. Et elles produisent souvent des vins complexes et profonds. Ce sont la sagesse de l’âge acquis et la diversité des individus qui parlent (ce n’est pas une blague, mais un constat). Malheureusement, tout se perd ; les goûts et les coutumes changent, et les vieilles vignes ont du mal à garder leur place dans un paysage qui voit, petit à petit, disparaître toute sa diversité, biodiversité comprise. Certains, dont de grands spécialistes, comme le chercheur suisse José Vouillamoz, à qui on doit notamment l’encyclopédie des cépages, essaient tant bien que mal à la préserver (lire ici) et (ici). En France, le plus curieux est que les mêmes qui travaillent d’un côté, à travers le développement de clones et variétés génétiquement modifiées, sur l’uniformisation des vignobles, jouent aussi le rôle de conservateur (enfin pas toujours, voir ici). Contradictoire et pas vraiment compatible !

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Ne posez pas votre verre de vin qui est peut-être en train de prendre un air louche pour vous. Cela fait longtemps que les bonnes questions ne se posent plus. Le vignoble n’échappe pas à la règle. Même les vignerons les plus « nature » travaillent pour la plupart avec du matériel industriel. Le grand gagnant : la Recherche, car pour chaque plant vendu via les circuits des pépinières agréés, elle touche des royalties. De plus, si le vigneron veut toucher la prime d’état pour arracher et replanter son vignoble, il est de toute façon tenu d’acheter des plants issus de ces pépinières. Les grands perdants : la nature, le vigneron et in fine le consommateur (avec tout le respect que je dois à la science et au progrès). Oups, j’ai mis les pieds dans le plat (mince, ça colle aux bottes…).

Aujourd’hui, il n’y a qu’un seul pépiniériste en France, voir en Europe, qui ne joue pas dans cette cour. Il a décidé d’emprunter un chemin différent et de remettre au cœur de son métier ce qui était jadis communément pratiqué : la biodynamie et un travail sur mesure, adapté à chaque vigneron et son vignoble. Il ne travaille qu’avec des cépages dites « anciens », c’est à dire il y a zéro clone à l’horizon. Et zéro royalties pour les institutions de recherche non plus. En gros le mouton noir de la profession. Et facile à deviner, un homme de courage.

Son nom : Lilian Bérillon. Son métier : Pépiniériste, avec un grand P.

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À 43 ans, cet homme passionné ne tient pas en place. Il aime ce qu’il fait et ne travaille qu’avec des vignerons qui sont comme lui, amoureux de leur patrimoine viticole et soucieux de le préserver dans toute sa (bio)diversité. Car il n’y a pas de miracle : un grand vin naît à 80% dans le vignoble. Ce qui se passe ensuite dans le chais n’est que la révélation de son potentiel (même si certains persistent et s’échinent à en construire qui ressemblent plutôt à des hôtels 5 étoiles avec spa pour raisins de grand luxe).

Le travail de Lilian est ainsi comparable à celui d’un instigateur de potentiel. Celui qui pose la première pierre sur laquelle le vigneron peut ensuite construire sa vision. En encourageant la nature dans son infime complexité. Il y a de la magie dans la vigne, mais pour la révéler, il faut de la diversité.

J’ai croisé le chemin de Lilian pour la première fois, en 2011, chez des amis vignerons dont j’aime beaucoup les vins. Je l’ai ensuite perdu de vue, mais une chose curieuse s’est produite à plusieurs reprises. Lorsque j’aime un vin, je discute avec le vigneron. Souvent sur place. Au cours des discussions le nom de Lilian tombait. « Ah, celui-ci travaille aussi avec lui » pensais-je. C’est arrivé une fois. Puis une autre fois. Et encore. Je me suis alors dit qu’il n’y a pas de hasard et suis allée le retrouver à sa pépinière, pour voir comment il travaille et quel est son secret. En fait, il n’y a pas de secret. Juste une dose énorme de bon sens agrémentée d’un esprit rebelle à la conformité.

Issu d’une famille de pépiniéristes installée à Jonquières, Lilian aussi a fait partie de ces créateurs d’armées de clones, et a même, à un moment donné, occupé le poste de vice-président de la FFPV (Fédération Française de la Pépinière Viticole). Jusqu’au jour où il prit conscience que le métier avait perdu son sens.

En 2003, il décide de changer d’approche et se lance. En avançant doucement et en se limitant géographiquement au Rhône Sud et à la Provence. Il crée des plants à partir de sélections massales de vieilles variétés et pratique un type de greffe autre que celle de l’industrie pépinière, moins rapide à faire, mais permettant une meilleure fusion entre le greffon (celui qui portera les fruits) et le porte-greffe (celui qui s’enracine dans le sol). Il les vend et commence à se faire un nom, et son activité grandit petit à petit.

Il acquiert l’expérience nécessaire pour entamer la deuxième étape en 2007. Convertir sa pépinière au bio, puis à la biodynamie. Il bichonne les plantes, appelées « vigne mère », afin qu’elles donnent de beaux bébés. Il commence ensuite un travail avec ses clients vignerons qui dépasse le cadre strict d’un échange commercial. Celui du conseil et de l’accompagnement. De la valorisation du patrimoine végétal du vignoble, celle qui apporte une réelle valeur ajoutée au vigneron et qui rendra son vin unique.

Son travail consiste alors à discuter et échanger avec le vigneron, le conseiller, l’accompagner dans son vignoble, observer et choisir avec lui les pieds de vigne les plus aptes à la reproduction, obligatoirement sains de corps et d’esprit produisant les plus beaux raisins. Ce sont exclusivement les pieds de vignes de cépages dits « anciens », c’est à dire non-cloné. Puis en hiver, quand la vigne a perdu ses feuilles, il retourne y prélever les sarments qui serviront à donner naissance à quelques nouveaux ceps. N’est alors produit qu’un nombre limité d’individus. Pas plus que ce que l’on peut obtenir avec ces coupes et pas plus que ce dont le vigneron n’a besoin pour replanter ou remplacer.

Le résultat de ce travail minutieux est une grande diversité dans les parcelles. Cela donne un vignoble peuplé de plants d’une même grande famille, où chaque individu est unique. Avec des qualités différentes, y compris gustatives. Des forces et faiblesses complémentaires. En une phrase : l’opposé total de ce qui se passe ailleurs.

Aujourd’hui, Lilian travaille avec un nombre petit mais grandissant de vignerons, en France et ailleurs. Il ne représente qu’une petite goutte d’eau (environ 900.000 plants produits par ans) dans la mare de la filière (environ 150.000.000 plants produits en 2005) et il n’a pas la prétention de devenir un mastodonte. Il aime trop son métier pour ça. Pourtant, ce travail se place au cœur même de ce qui, aujourd’hui, devrait être notre préoccupation première: sauvegarder et cultiver la biodiversité. Le développement durable, cela vous parle ? Je dis ça, je ne dis rien…

J’aimerais qu’il y ait plus de pépiniéristes qui suivent son exemple. En attendant je dis : Chapeau Lilian !

Cheers !

*

Photos témoins : voilà comment ça pousse chez Lilian !

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Le tout joliment en hauteur, la terre est travaillé. Cela se voit, la plante est heureuse !

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Les jeunes plants sont alignés, et à part du goutte-à-goutte, rien d’autre ne les aide à développer leur système racinaire.

*****

Et voilà à quoi cela ressemble chez un pépiniériste traditionnel :

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 Cela pousse comme des mauvaises herbes. Le sol n’est pas travaillé, et rien que la couleur des feuilles montre une plante pas vraiment épanouie…

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L’ampleur des dégâts. Rien que le sol, ça fait peur. Cela se passe de commentaires… En tout cas, je n’aurais aucunement envie de planter ces jeunes pousses dans mon vignoble.

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