Paris, un vendredi 13



Paris, Vendredi 13 Novembre 2015. Rue René Boulanger, 75010. 22h00.

Nous étions huit en train de dîner joyeusement : une bande d’amis qui se connaissaient plus ou moins bien. Trois anglais, deux françaises, deux américains et une allemande. Une tablée réunie dans un restaurant algérien servant de délicieux tajines et couscous. Et un thé à la menthe agrémenté d’une pointe de fleur d’oranger. C’est l’anniversaire d’un des convives, et quelques belles bouteilles se bousculent sur la table. Les conversations s’animent, grisées par le plaisir d’être ensemble. On parle d’aventures de l’autre bout du monde, d’un autre temps, de la vie, de rêves, d’amour et d’art.

Un moment joyeux, qui sans crier gare se fige. Regard perdu de A. qui vient de recevoir un appel inquiet d’un ami. Elle parle de 40 morts, juste de l’autre côté de la Place. Un canular ? Non. Silence. Le Jéroboam de Pibarnon nous regarde, imperturbable. Subitement, la réalité se fissure en strates dissociées et irréelles. Incrédule chacun scrute son portable, à l’affût de l’info qui nous clarifie la situation. Les restes de nos tajines et couscous patientent, puis refroidissent au fond de nos assiettes. Les appels d’amis et de la famille affluent. Les verres se vident. Pibarnon prend soin de notre désarroi. Subitement un humour anglais à l’épreuve des balles surgit de nulle part, saupoudrant ce moment de décalage total d’une pointe de surréalisme, d’ailleurs salutaire pour lutter contre la panique. Gipsy, adorable chien bâtard qui nous tient compagnie essaie de profiter de ce moment de confusion pour chiper quelques gourmandises ou des câlins. Dans son monde, le terrorisme n’existe pas, du moins pas dans cet habit. Le thé à la menthe est servi avec grâce. Le restaurant se vide, la porte est verrouillée. Nous nous consultons. Quoi faire ?

Il est minuit. Il faut bien rentrer chez soi. Sauf que ce n’est plus possible. Et de toute façon, qui a envie de dormir seul cette nuit ? On décide de se regrouper chez ceux qui sont les plus proches et ont de la place. Mais il va falloir traverser une partie de cette ville à pied. La rue autour de nous à l’air paisible. Sommes-nous dans la même ellipse de temps que le Bataclan ? Sentiment étrange que de savoir qu’à peine à quelques pâtés de maisons des personnes, exactement comme nous, meurent.

En traversant la rue du Faubourg Saint Denis on se rend compte que les bars sont pleins, les gens discutent comme si de rien n’était. Ont-ils seulement vu ce qui se passait ? Insouciance ou inconscience ? Ou tout simplement un énorme bras d’honneur à la terreur ? Nous ne le saurons jamais. Le pas pressé de nos pieds nous guide vers le Palais Royal, où notre refuge nous attend.

Arrivés à la maison, nous décidons de prendre un dernier verre. On ne vit qu’une fois. Une bouteille magnifique sort de sa cachette. Elle aurait certainement rêvé une meilleure occasion pour être ouverte. Ou alors, peut-être qu’elle a fait tout ce voyage à travers l’espace et le temps juste pour nous montrer que la vie vaut la peine d’être vécue. Un Ridge California Zinfandel 1993 du Lytton Estate. Une pure merveille, déployant une robe tuilée et un caractère de grand cru bordelais. Complexité et grâce solidement posées. Ironie du sort, cette nuit là j’ai compris le Zinfandel.

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Blottie sur un canapé trop court, je dors avec en guise d’oreiller un énorme vieux nounours qui a du entendre un nombre incalculable de rêves d’enfants. Sommeil profond, comme assommée. Demain est un autre jour. Mais le monde ne sera plus le même. Il sera sans doute plus intense, plus joyeux, plus beau. Rien que pour rendre hommage à ceux qui l’ont quitté sans avoir eu le temps de lui dire au revoir en souriant.

Merci M. pour ton hospitalité de ce soir là.

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