Une belle année à Geisenheim


Quand on arrive pour la première fois sur le campus de l’Université de Geisenheim, réputé non seulement pour son pôle de recherche sur la viticulture et l’œnologie, mais aussi pour faire partie, dans ces deux mêmes domaines, des 5 meilleures universités au monde, on cherche en vain de grosses bâtisses modernes et anonymes. Au lieu de cela, on se retrouve sur un campus ouvert et verdoyant, constellé de bâtisses de toute taille, style et tout âge, entouré d’un superbe jardin public et, pour certaines parties, de vignobles. L’histoire et l’avenir s’y côtoient de près, et bras-dessus bras-dessous ils s’adonnent à une conversation passionnante pour former l’élite terre-à-terre de la viticulture de demain.

En y débarquant en octobre 2017, pour une année en tant qu’auditeur libre, je connaissais certes la réputation de l’université, mais je ne savais pas à quoi m’attendre et encore moins si les cours allaient pouvoir répondre à mes questionnements et ma soif de connaissance. Aujourd’hui, je sais que je n’aurais pas pu mieux tomber. Non seulement mon respect pour le vivant a grandi encore d’avantage (si toutefois c’était possible), mais j’ai réappris que se cultiver est un acte tout aussi précieux que militant. Il nourrit l’âme et met un garde-fou très efficace contre notre folie naturelle des grandeurs.

Si on me demande ce que cela m’a apporté, la seule réponse qui me vient à l’esprit serait : repartir avec un tas de nouvelles questions, et autant de pistes à explorer. En fait, les livres et les vignobles n’ont pas fini de voir mes yeux les parcourir.

Mon seul regret : ne pas pouvoir consacrer les huit ans à venir au cursus au complet et faire un doctorat. Plus que le Master of Wine, c’est ce qui me plairait de faire.

Avant d’aller à Geisenheim, je savais déjà que j’étais dotée d’une nature d’exploratrice, mais dans ma conception elle était restée limitée à un sens géographique et s’exprimait surtout dans une irrépressible envie de voyage. Maintenant, je sais qu’explorer la connaissance me passionne tout autant. Je me suis même éprise pour la chimie, c’est peu dire. Si mon prof de chimie du lycée le savait, il reviendrait de parmi les morts pour constater le miracle. A l’époque la chimie m’impressionnait trop, et quand un malencontreux accident avec un bec Bunsen a eu raison de ma frange, cela me convainquis qu’elle et moi, ça faisait deux. Aujourd’hui, explorer le tableau élémentaire et comprendre la vie mystérieuse des atomes éveille en moi un instinct de limier. Et au diable la frange…

Mais d’où vient cet enthousiasme soudain pour les études universitaires ? La réponse est simple : il vient de la qualité de l’enseignement. A Geisenheim, non seulement la plupart des professeurs sont bardés de diplômes et sont souvent chercheur, ils disposent tous d’une solide expérience professionnelle dans la matière qu’ils enseignent. Si certains sont peut-être moins doués pour la pédagogie que d’autres, tous savent mettre en perspective la théorie versus la pratique. Et ça change tout !

Puis cerise sur le gâteau : tous les professeurs étaient parfaitement abordables, pendant et après les cours, et répondait patiemment à toutes les questions qu’un étudiant pouvait avoir. Toute personne ayant bourlingué un peu sait à quel point ceci est appréciable, et précieux.

Bref, si on me parle de Geisenheim, j’ai un cœur en néon rouge qui s’allume dans le ciel et brille à toute heure de la journée et de la nuit, ce qui est kitsch et paraît con, mais c’est comme ça.

Donc pas besoin de me demander si étudier à Geisenheim est une bonne idée. Ma réponse enthousiasmée serait : « Ja » ! Le seul hic : mieux vaut parler un minimum la langue de Goethe, même si pour certains cursus la langue de Shakespeare est de rigueur.

Ah oui, j’ai failli oublier : plusieurs fois des personnes n’ayant jamais mis les pieds à Geisenheim me faisaient remarquer que cette université vendait son âme aux diaboliques fabricants de produits phytosanitaires. Au risque de les décevoir : que nenni ! Le directeur de l’université est un fervent défenseur de l’agriculture biologique, le professeur en charge du cursus viti-œno est non seulement un enseignant hors pairs mais lui-même un viticulteur bio, et l’université propose même des cours sur la biodynamie, cours donnés par Georg Meissner, une pointure en ce domaine.

Les enseignements sur la biodynamie ont par ailleurs clairement montrés qu’elle est tout sauf farfelue, qu’elle ne se limite pas aux seuls écrits de Steiner, et que ceux qui réduisent les vignerons qui la pratiquent à un club d’allumés férus de cosmos sont priés de revoir leur copie, ou, si c’est trop demander, de simplement les respecter. Tous n’abordent pas les choses du même côté. Le monde est suffisamment grand pour que chacun y trouve sa place.

Une université n’a t-elle pas justement pour obligation d’enseigner toutes les facettes d’un métier, sans prendre partie ? Le programme dispensé couvre donc la totalité des techniques d’aujourd’hui et de demain, qu’elles soient confidentielles ou industrielles, contestées ou non.

Conclusion : je dois dire que – fichtre – faire du vin est un sacrément beau métier. Sacrément difficile aussi. Et je remercie tous les vignerons d’offrir autant de matière à réfléchir, à découvrir, à goûter, à étudier et à écrire dessus.

Cheers !