Tu veux un verre de Bandol, bébé ?



Quelque part sur terre, un jour de janvier 2017, vers 19h37m48s.

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Elle : « Tu veux un verre de Bandol, bébé ? »

Lui : « Bandol ? Tu as trouvé ça où ? Non merci chaton, je n’ai pas envie de boire du rosé quand il fait froid… »

Elle : « Bébé, ce n’est pas un rosé, mais un magnifique rouge. Laisse-toi tenter, tu verras, il est beau comme un dieu, un peu comme toi… »

Lui : « … Comme moi ? Impossible. » S’en suit un silence dubitatif. « Un rouge tu me dis ? Quel millésime ? »

Elle : « 1998 ou 2011 »

On ne connaîtra jamais l’identité de nos deux protagonistes. Tout ce que l’on sait est qu’ils sont un peu comme vous et moi. Submergé par une avalanche de rosé, on perd facilement de vue que la Provence est aussi, et avant tout, une magnifique terre de rouge. Dont fait partie Bandol.

Lui : « Mais c’est où, Bandol ? »

Elle : « Tu te souviens de la maison de Tante Justine, perdue dans les calanques ? C’est juste à côté. »

Lui : « C’est un vignoble de bord de mer ?? »

Elle : « Presque. »

Effectivement, pris en sandwich entre Marseille et Toulon, l’amphithéâtre naturel du vignoble de Bandol se love contre le Massif de la Sainte-Baume (au nord) et la baie de Bandol (au sud). Ici, non loin du littoral méditerranéen, sur 1500 hectares de collines orientées plein sud et avec vue sur la grande bleue, bât le cœur rouge de la Provence.

Lui : « Mais ça fait longtemps qu’ils font du rouge chez eux ?? Je croyais qu’en Provence on ne faisait que du rosé… »

Elle : « Ah ha ha ha, non mais, tu te moques de moi là… »

En fait, cela fait très longtemps que ce magnifique terroir de rouge est cultivé, dès 600 avant JC. Il est le tout premier vignoble né en France. L’originel quoi. Et puisque la vigne s’y plaisait bien, l’expérience a ensuite fait une ribambelle de petits, partis le long des voies navigables pour s’implanter dans toute la France.

Ceux qui ont eu cette idée de génie en premier étaient les phocéens et les phéniciens, tous deux des peuples marin grecs. Grands navigateurs, précurseurs du peuple néerlandais puisque leurs bateaux ressemblaient à des mobile-homes flottants spacieux, ils apportèrent avec eux leur culture, leurs ceps et leurs vins en amphore, tout en fondant leur premier comptoir de commerce à Marseille.

Mais, Marseille est loin de la Grèce. Ils étaient certes de grands commerçants, mais ils devaient aussi avoir le mal du pays. Alors, sur les pentes ensoleillées de Bandol, ils trouvèrent les conditions idéales pour cultiver la vigne. D’après Justin, historien romain du 3ème siècle après JC, sous leur influence même les Gaulois se cultivèrent (mais ceci reste hypothétique, car Justin passe un peu pour un fabulateur ayant romancé l’histoire à sa guise).

Les siècles passent, les grecs repartent, les romains arrivent avec leur Grand Empire et repartent. La taille du vignoble joue à l’accordéon sous chaque occupant, puis se stabilise au Moyen Âge grâce aux moines et à leurs mains fertiles.

Au fur et à mesure le vignoble s’étend, s’optimise, et prend la forme de restanques, une enfilade de terrasses soutenues par des murets en pierre sèche, créés pour faciliter le travail à la vigne, protéger les parcelles de l’érosion, améliorer la gestion hydrique et pour pouvoir exploiter en coteaux les terroirs les plus précieux. Encore aujourd’hui, elles jouent un rôle très important dans l’élaboration des vins de Bandol et sont construites, entretenues et restaurées avec soin et beaucoup d’efforts.

Lui : « Mais, si c’est grâce à ce vignoble qu’aujourd’hui on a tous ces beaux pinards en France, pourquoi on en entend jamais parler ?? »

Elle : « … C’est un mystère… »

La consécration arrive en 1941, grâce à 6 vignerons très motivés. Bandol acquiert officiellement le statut d’AOC. Cependant, leurs vins jouissaient déjà d’une solide réputation au 18ème siècle. Leurs renommée était telle qu’ils passaient à travers bon nombre de règlementations diverses et variées, limitant le commerce des autres vins de la région. À l’époque, les vins du cru s’exportaient dans le monde entier, même jusqu’en Chine, et le mourvèdre s’est révélé particulièrement adapté au voyage en mer, au point d’arriver encore meilleur à destination qu’il ne l’était au départ. En y réfléchissant, c’est un bel hommage posthume au peuple marin grec, créateur de ce vignoble à l’origine.

Lui : « Chérie, c’est fichtrement bon ça. Le 1998 a super bien évolué. Tu m’en ressers ? Ton rôti de sanglier aussi est délicieux. Ils vont bien ensemble. Mais dis-moi, c’est qui ce mourvèdre ? »

Elle : « Il est un peu comme toi bébé, quand ton réveil sonne à 5h30 pour aller bosser… »

Lui : « … »

Le mourvèdre est le cépage roi du Bandol. Il a un caractère bien trempé et peut s’avérer difficile si le terroir ne lui convient pas. De plus, dans sa jeunesse, il n’est en général pas très causant et montre un caractère plutôt rugueux. Il a alors tout pour ne pas plaire aux impatients qui débouchent leurs bouteilles trop tôt.

C’est aussi pour cela qu’un élevage minimum de 18 mois en fûts et/ou foudres a été fixé dans le décret de l’AOC. Dans le but de l’assouplir, de lui laisser le temps de se réveiller, prendre son café et sa tartine, s’épanouir et d’arriver sur la table des amoureux de vins en pleine forme. C’est un vin qui vieillit admirablement bien quand il est cultivé et vinifié avec soin, et évidemment gardé comme il faut.

Initialement dénommé monastrell, ce cultivar ancien d’origine espagnole aime avoir la tête au soleil et les pieds dans l’eau. D’ailleurs, les occupants de la Provence ont eu beau varier, ce qui dans l’histoire n’a jamais changé ce sont deux choses : un sol riche en réserves d’eau et le soleil radieux. Il chauffe la vigne, la terre et les badauds avec pas moins de 3000 heures d’ensoleillement par an.

Autre détail important : le Mistral. Il souffle avec entrain le long de la vallée du Rhône, du nord au sud, accélère comme une Ferrari sur l’autoroute du soleil pour finalement décoiffer les vignes jusqu’au fin fond de la Provence. Et ce pendant au moins 160 jours par an.

Lui : « 160 jours de vent par an ? Tu déconnes ! »

Elle : « … tiens, reprends un peu de légumes, toi… »

Mais c’est grâce à lui qu’il existe des conditions climatiques idéales pour la viticulture dans la plus grande partie des vignobles du Rhône et de la Provence. Un peu comme un sèche-cheveux géant, son souffle puissant dégage les nuages, rend l’air limpide et sèche la vigne en un rien de temps après la pluie.

En plus, le long du littoral jusque dans l’arrière-pays du Var, les entrées d’air marin adoucissent le climat sec et compensent par leur humidité la pluviométrie limitée en période estivale. Survenant surtout aux printemps et en automne, ces pluies (environ 650 mm par an) peuvent facilement prendre la forme d’un déluge, tout à fait en accord avec le statut originel du vignoble.

Lui : « C’est passionnant tout ça, mais arrête un peu de parler, veux-tu ? Tu me sers un peu du 2011 ? Tout ça me donne terriblement soif. »

Elle : « Je savais que cela allait te plaire. Et si on faisait une dégustation comparative entre les deux millésimes ? »

Lui : « Trop bonne idée, on y va. »

Ce qui en est ressorti ? Que les vins rouges de Bandol sont délicieux quand ils ont 6 ans au compteur, mais aussi quand ils en ont 19. Et ce même dans des millésimes pas forcément évidents, ce qui était le cas pour 1998 et 2011.

1998 et 2011 sont tous les deux des années très chaudes, même pour la Provence pourtant habituée aux températures élevées. Deux millésimes pas faciles à travailler, car l’excès de chaleur peut paradoxalement entraîner un manque de maturité, la vigne se concentrant plus sur sa survie que sur la maturation de ses baies. Deux millésimes qui témoignent que rien n’est jamais acquis, même pour un vin aussi grand que le rouge de Bandol.

Et pourtant, chez les vignerons qui ont su s’adapter à ces conditions climatiques exceptionnelles, le mourvèdre exprime toute sa nature solaire sans perdre de sa prestance.

Le millésime 1998 se caractérise par une belle fraîcheur et d’une tendresse dans sa texture qui lui confèrent une grande buvabilité. Le temps a fait son œuvre. Les tanins sont fins et fondus, les rouges les plus réussis montrent une complexité aromatique racée et élégante, et un potentiel de garde qui est loin d’être épuisé.

Les 2011 sont plus serrés et structurés, avec beaucoup de mâche et une aromatique témoignant d’une belle maturité des raisins. Ils ont encore la fougue de la jeunesse au creux de leurs raisins. Les plus réussis montrent une finale longue et épicée, et une complexité très prometteuse pour la garde. En revanche, le mourvèdre n’est pas encore totalement loquace et nécessite d’être carafé pour être complètement présent.

Elle : « Alors, les rouges de Bandol ? »

Lui : « Magnifiques… »

*****

Si l’envie vous prend de faire comme eux, voilà les vins incontournables ! Cheers.

*****

Les vins à découvrir dans le millésime 1998

Domaine la Bastide Blanche, cuvée Estagnol : un fruité plein de jeunesse, élégant et épicé 16,5/20

Domaine de la Vivonne, Bandol rouge : élégant, tendu et loin d’avoir dit son dernier mot 17/20

Château Sainte-Anne, cuvée Collection : automnal chatoyant, racé et encore plein de réserve 17/20

Château de Pibarnon, Bandol rouge : délicat, réservé, une belle évolution harmonieuse qui se dessine avec grande finesse 17,5/20

Domaine Tempier, cuvée Cabassou : vigoureux et dense, en pleine force de la nature 18/20

Domaine de Terrebrune, Bandol rouge : câline littéralement le palais, élancé et splendide 18/20

*****

Les vins à découvrir dans le millésime 2011

Domaine la Suffrène, Bandol rouge : épicée, fruité, sa finale longue et expressive charme et séduit 16,5/20

Domaine de L’Olivette, Bandol rouge : superbe fruit expressif, une texture toute en finesse faite pour la longue garde 17/20

Domaine Pey-Neuf, Bandol rouge : élégant et gracieux, disposant d’une matière fine et structurée 17/20

Domaines Bunan, cuvée Charriage : épanoui et tendre, aux tanins bien fondus 17/20

Domaine de la Tour du Bon, cuvée Saint Ferréol : dynamique, au caractère bien affirmé, c’est un vin exemplaire 18/20

Domaine de la Bégude, Bandol rouge : beaucoup de race, fruit délicat et d’une grande complexité 18/20

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